Des Zoomers aux Boomers : l’approche intergénérationnelle d’Anove en matière de santé mentale
By Nia Mirza
February 27, 2025
En tant qu’étudiante en psychologie, travailler dans le monde de l’entreprise me donne parfois l’impression d’être une souris jetée dans une cuve de fromage. C’est un endroit où des personnes de tous âges se retrouvent et créent une dynamique de groupe que l’on pourrait analyser indéfiniment. Les délais, les réunions, les brainstormings ; tout cela agit comme un catalyseur de stress, et chacun y réagit différemment, surtout en raison des écarts d’âge (Miteva et al., 2024).
Pour 2025, Anove s’est engagé sur le thème de la santé mentale. Nous voulions apporter notre contribution à la société et attirer l’attention sur la réduction de la stigmatisation qui l’entoure, sans attendre que les grandes entreprises prennent les devants dans cette discussion.
Pour y parvenir, nous devons commencer par nous-mêmes : comment, chez Anove, à travers toutes les générations, gérons-nous notre santé mentale ? En cinq conversations, j’ai tenté de creuser cette question.
Que signifie la santé mentale pour vous ?
Pour en parler, il faut d’abord lui donner un sens. Le dictionnaire de l’APA définit la santé mentale comme un état d’esprit caractérisé par un bien-être émotionnel, une bonne adaptation comportementale, une liberté relative face à l’anxiété et aux symptômes invalidants, ainsi que la capacité d’établir des relations constructives et de faire face aux exigences et aux stresses ordinaires de la vie (APA Dictionary of Psychology, s.d.).
La vision d’Anove de la santé mentale n’en est pas très éloignée. Le PDG Jean-Hugues la décrit comme la capacité à gérer efficacement les situations difficiles. Une bonne santé mentale permet de surmonter l’adversité et de reconnaître les situations, bonnes ou mauvaises, pour ce qu’elles sont vraiment. Il insiste sur la nécessité de reconnaître les bonnes situations, car cela est souvent oublié. Une situation ne peut être véritablement bonne que si elle est perçue comme telle par la personne qui la vit.
"Ce que j’ai aussi appris avec l’expérience, c’est que si votre santé mentale est mauvaise, vous risquez de mal vivre même les bonnes situations, car vous êtes incapable d’être reconnaissant et de reconnaître qu’il se passe quelque chose de positif. "
Yuri Bobbert, cofondateur, adopte une approche plus physique de la santé mentale. Pour lui, la santé mentale est aussi importante que la santé physique. Les deux doivent être équilibrées, et négliger l’une affecte l’autre. « C’est une voie à double sens qu’il faut protéger à tout prix. Vous n’avez qu’un cerveau et qu’un corps, vous devriez les traiter comme des divinités. » Yuri les protège en s’entraînant chaque matin.
Comment équilibrez-vous travail, études et vie personnelle ?
Chez Anove, nous avons des personnes très ambitieuses, qui jonglent entre carrière, sport et études. Ezra, 18 ans, étudiant en informatique et assistant du CTO, répond en un mot : la planification. Il planifie méticuleusement tout, en utilisant des créneaux horaires et des rappels pour garder une structure dans sa vie. " Si je ne planifie pas, tout s’effondre. "
Trop planifier n’est pas toujours nécessaire. Parfois, accepter la flexibilité et prendre les choses comme elles viennent mène à de meilleurs résultats. Cette approche peut sembler étrangère à des personnes comme Ezra, qui préfèrent une méthode plus structurée. Pour Jean-Hugues, en revanche, trop de planification peut ralentir le processus de réflexion et de résilience. Cela ne signifie pas qu’il travaille sans structure : sa structure est flexible, laissant assez d’espace mental pour trouver des solutions créatives et relever de nouveaux défis au fur et à mesure qu’ils se présentent. « Je me laisse porter. On provoque les choses, et sur dix idées, six peuvent être bonnes. »
Guy, 27 ans, gardien de but professionnel et responsable commercial chez Anove, se distingue par sa mentalité de footballeur. Il a un état d’esprit extrêmement discipliné, façonné par sa carrière sportive. La ponctualité et la structure sont profondément ancrées en lui en raison des règles strictes du sport professionnel.
" Au football, si tu es en retard d’une minute, tu paies une amende. Cette mentalité me suit dans tout ce que je fais. "
Être en retard à un appel d’équipe n’existe pas dans son monde. Son sens robotique du travail lui permet de concilier entraînements, matchs et gestion de la trésorerie d’Anove. Pendant les pauses, il parcourt LinkedIn à la recherche de nouveaux contacts, toujours à l’affût.
Pendant que Guy casse ses tâches dans chaque interstice de temps disponible, Niels, un jeune diplômé en sécurité de l’information, sépare complètement travail et vie personnelle. Une fois son travail terminé, il coupe mentalement et n’autorise pas les intrusions dans son temps libre. " Si je reçois un message le week-end et que ce n’est pas urgent, je ne réponds pas. "
Les mauvais jours
Tout le monde connaît des mauvais jours, il n’y a pas moyen d’y échapper. Ou peut-être que si ? Lors de son entretien, Yuri a déclaré quelque chose que je n’avais jamais entendu auparavant : « Franchement, Nia, de toute ma vie, je n’ai jamais eu de mauvais jour. Jamais. » Il explique n’avoir jamais vécu de véritable mauvais jour, car il a développé des mécanismes d’adaptation très solides. Dès qu’il ressent du stress ou de la frustration, il le compense en s’entourant d’énergie positive : discuter avec des personnes inspirantes, trouver de l’humour dans les situations et garder une perspective optimiste.
Peut-être Yuri est-il une exception, car le reste de l’équipe sait pertinemment que les mauvais jours existent. Jean-Hugues les reconnaît à ses sautes d’humeur. Quand il devient facilement irritable ou impatient, il sait qu’il n’est pas dans un bon état d’esprit. Sa façon d’y faire face est d’éviter de trop préparer les choses et de les gérer au fur et à mesure. " Avant, je fonçais sans jamais regarder en arrière, mais à un moment donné, ça ne marche plus. "La réflexion est nécessaire pour identifier ses erreurs, mais aussi pour reconnaître que tout n’est pas si mauvais.
Parfois, il suffit d’attendre que ça passe. Niels sait qu’il ne va pas bien quand il s’isole et préfère rester seul. Son principal moyen de faire face est de s’entraîner ou de pratiquer la pleine conscience, mais il admet aussi qu’on ne contrôle pas toujours son état d’esprit. « Quand j’ai une mauvaise journée, j’attends simplement que ça passe. La plupart du temps, il n’y a rien d’autre à faire. »
Demander de l’aide
Les humains sont des êtres sociaux, nous dépendons les uns des autres. Bien que l’Occident puisse être individualiste, chercher du soutien dans sa communauté est un facteur clé de presque tous les plans de traitement psychologique (Wenn et al., 2022). Pourtant, reconnaître qu’on a besoin d’aide n’est pas facile. Jean-Hugues a évoqué les difficultés à demander de l’aide de manière nuancée, avouant qu’il a longtemps cru n’en avoir pas besoin. « Je pensais avoir une bonne santé mentale parce que j’étais performant et que je continuais à avancer. Mais à un certain moment, j’ai réalisé que le fait d’être capable ne signifiait pas forcément que j’allais bien mentalement. » Même les bonnes choses qui lui arrivaient lui échappaient. « Quand on ne prend pas le temps de réfléchir, on ne réalise pas qu’il y a un problème, on continue jusqu’à heurter un mur. »
Il a d’abord hésité à consulter un psychologue, admettant qu’il y a souvent une stigmatisation autour de cela. « Les gens pensent qu’on ne va chez le psychologue que si on a de graves troubles psychiatriques. » Pour lui, il s’agissait plutôt d’apprendre à mieux gérer son stress, comprendre ses émotions et éviter l’épuisement. « Ce n’est pas un signe de faiblesse de demander de l’aide. C’est un signe de faiblesse d’ignorer ses problèmes jusqu’à ce qu’ils explosent. »
Guy, lui, avoue ne pas beaucoup réfléchir à ses émotions ou à ses expériences passées, en grande partie à cause de son conditionnement dans le football. « Si tu passes trop de temps à réfléchir, tu es déjà en retard. C’est comme ça qu’on m’a appris à penser. » Depuis qu’il est avec sa copine, il commence à réaliser que la réflexion est une partie importante de la croissance personnelle. « Avant, je ne remettais jamais en question ce que je ressentais, je continuais simplement. Elle m’a aidé à comprendre qu’il faut parfois regarder en arrière. »
Pour les Gen-Z, parler de leurs difficultés est plus naturel. Ezra et Niels voient cela comme une évidence, même si aucune solution claire n’en découle. « Partager n’a pas besoin d’aboutir à une révélation ou à un changement radical. C’est une forme de réflexion et de libération d’énergie négative. » Ce processus, souvent appelé « affect labeling », consiste à mettre des mots sur ses sentiments, ce qui peut atténuer les émotions, positives comme négatives (Fan et al., 2018).
Les écarts générationnels
Dans notre équipe, nous avons des Gen-Z, des Millennials et des Gen-X. Vous avez eu un aperçu de notre vision de la santé mentale et de la manière dont nous la gérons, mais qu’est-ce qui nous différencie ? Comment nos différences d’âge influencent-elles nos idéaux ?
Ezra pense que les jeunes générations sont beaucoup plus conscientes de la santé mentale que les précédentes.
"Notre génération en sait plus, mais parfois, nous suranalysons. Nous devons toujours étiqueter ce que nous ressentons au lieu de simplement le vivre."
Il prend l’exemple de la psychologie populaire, où s’attribuer un trouble mental est devenu une marque d’individualité, comme si c’était une partie de la personnalité plutôt qu’un trouble sérieux affectant le quotidien.
" Les générations plus âgées avançaient sans se poser de questions, mais nous, nous réfléchissons davantage. C’est bien, mais ça peut aussi nous enfermer dans notre tête."
Niels, également Gen-Z, estime que la santé mentale a toujours été un enjeu, mais que les générations précédentes n’en parlaient pas. « Je ne pense pas qu’elles avaient moins de problèmes. Elles les ignoraient ou les géraient différemment.
" Comme Ezra, il voit aussi le bon côté de l’approche « avancer sans trop réfléchir ". " Parfois, il faut simplement accepter que certaines journées sont mauvaises et passer à autre chose. "
Yuri, Gen-X, partage ce sentiment. « Les jeunes d’aujourd’hui sont plus en phase avec leurs émotions, mais ils se laissent aussi plus facilement submerger. » Il précise que cela ne s’applique pas aux personnes souffrant de troubles psychiatriques graves, mais il observe un manque de résilience chez une partie de la jeune population.
Guy, bien que plus jeune que Yuri, assume un mode de pensée rigide et old-school, façonné par la discipline stricte du football. « Je sais que les gens parlent plus de santé mentale aujourd’hui, mais pour moi, c’est simple : si tu te sens mal, tu résous le problème et tu avances. »
Jean-Hugues, Millennial comme Guy, est un peu moins rigide et se rapproche davantage des jeunes générations. « Les générations plus âgées ne parlaient pas de santé mentale. Elles géraient simplement. Cela ne veut pas dire qu’elles allaient bien pour autant. » Il reconnaît les avantages de l’ouverture des Gen-Z, mais estime que le travail n’est pas terminé. « Le fait de vouloir être indépendant et autosuffisant peut créer une hésitation à demander de l’aide. »
En fin de compte, leurs perspectives mettent en lumière un fossé générationnel : si les discussions modernes sur la santé mentale favorisent la conscience de soi et l’ouverture, elles comportent aussi le risque de surcomplication. Les générations plus âgées n’avaient peut-être pas les méthodes les plus saines pour faire face, mais elles développaient souvent une résilience et une capacité à surmonter les défis sans trop analyser leurs émotions. Leur conclusion commune : l’équilibre est nécessaire. La santé mentale doit être reconnue et prise en charge, sans pour autant perdre la capacité d’avancer et de gérer efficacement l’adversité.
La perspective de Nia
Et moi, comment vois-je la santé mentale ?
Cela peut sembler étrange, mais la santé mentale ne consiste pas à se sentir bien en permanence. Comme le dit la Dre Lisa Damour, " la santé mentale, c’est avoir des sentiments qui ont du sens dans leur contexte et savoir bien les gérer " (Damour, 2023). Si vous vivez une perte, qu’il s’agisse d’un deuil ou d’une rupture, et que vous ressentez une grande douleur, c’est en réalité une preuve de bonne santé mentale. À notre époque, nous confondons souvent la détresse adolescente avec des problèmes de santé mentale. Ce n’est pas une comparaison exacte.
Le vrai défi réside dans la manière dont nous gérons ces sentiments douloureux. Est-ce que je pleure beaucoup ? Est-ce que j’écris mes émotions dans un journal ? Est-ce que j’en parle à mon entourage ? Ou est-ce que je me réfugie dans l’alcool ou le cannabis ? Est-ce que je reporte ma colère sur moi-même ou sur les autres ? Ces contrastes devraient nous indiquer s’il y a un problème psychologique ou une réaction normale et typique face à une situation difficile.
Je sais que je vis une mauvaise journée quand je deviens trop autocritique. Une petite erreur peut me pousser à me parler avec mépris, car il m’est trop difficile de lutter contre le récit négatif que mon cerveau invente. « À 20 ans, il est difficile de se rappeler que je ne suis pas en retard dans la vie et que j’apprends encore à vivre. »
Les mécanismes d’adaptation que j’utilise pour sortir de cet état d’esprit varient, certains bons, d’autres moins. Les bons : chercher du réconfort dans la foi, serrer ma mère dans mes bras, aider les autres à se sentir mieux, me permettre de pleurer et de ressentir sans pression. Les mauvais : rationaliser ma douleur, comme si les sentiments étaient des éléments objectifs qu’on pouvait dompter en se disant « Tu n’as aucune raison d’être triste. » Il est normal d’être triste quand quelque chose de mauvais arrive, et j’essaie de me le rappeler.
Chaque génération oublie à quel point elle était idéaliste à l’adolescence. « Je n’ai aucun doute que Yuri était horrifié par la manière dont les adultes autour de lui géraient leurs émotions quand il avait 16 ans. » Et cela s’applique à chacun de nous. Nous avons tous été en désaccord avec la génération précédente, mais nous ne comprenons pas pourquoi la génération suivante fait de même. Comme l’a dit Lorde : « Même quand j’étais petite, je savais que les adolescents brillaient. Je savais qu’ils savaient des choses que les enfants ignoraient et que les adultes finissaient par oublier. » (Lorde, 2016).
Peut-être qu’un jour, j’oublierai moi aussi. Mais la leçon la plus importante de cette discussion est notre responsabilité d’aborder le point de vue de chaque génération avec empathie. Nous devons reconnaître le poids des défis auxquels les jeunes générations sont confrontées, tout en comprenant pourquoi les générations plus âgées peuvent avoir du mal à changer leurs façons de penser profondément ancrées. Au final, la rébellion et la résistance au changement sont des cycles inévitables. Nous résistons tous, et un jour, nous deviendrons à notre tour stagnants. Car au fond, nous cherchons tous la même chose : une manière de trouver la paix avec nous-mêmes.
Références
APA Dictionary of Psychology. (s.d.). https://dictionary.apa.org/mental-health
Damour, L. (2023). The Emotional Lives of Teenagers: Raising Connected, Capable, and Compassionate Adolescents. Ballantine Books.
Fan, R., Varamesh, A., Varol, O., Barron, A. T. J., Van De Leemput, I., Scheffer, M., & Bollen, J. (2018). Does putting your emotions into words make you feel better? arXiv. https://doi.org/10.48550/arxiv.1807.09725
Miteva, S., Stoyanova, S., & Damyanova-Andreeva, M. (2024, 17 août). GENERATIONAL DIFFERENCES IN PREFERENCES FOR COPING WITH STRESS. https://ikm.mk/ojs/index.php/kij/article/view/6911
Wenn, P., Meshoyrer, D., Barber, M., Ghaffar, A., Razka, M., Jose, S., Zeltser, R., & Makaryus, A. N. (2022). Perceived Social Support and its Effects on Treatment Compliance and Quality of Life in Cardiac Patients. Journal of Patient Experience, 9. https://doi.org/10.1177/23743735221074170
Lorde. (2016, 7 novembre). A note from the desk of a newborn adult. https://www.reddit.com/r/lorde/comments/18rc7gg/lorde_letter_to_adolescence/